Interview réalisée par mail, dans le cadre de mon mémoire.

J’ai été amenée à travailler pendant deux ans sur deux traductions en italien de deux livres de Raymond Queneau : les Fleurs bleues et les Exercices de style. C’est pour cela que j’ai fait appel à plusieurs traducteurs, mais seul un m’a répondu. Voici l’interview :

INTERVIEW REALISEE PAR SOLENE GIROUX DU TRADUCTEUR GALICIEN DES EXERCICES DE STYLE.

 

J’ai traduit en galicien deux ouvrages de Queneau :

1) Exercices de style (Exercicios de Estilo, Edicións Xerais de Galicia, Vigo, 1995. Tradución de  Henrique Harguindey Banet e Xosé Manuel Pazos Varela)

2) Zazie dans le métro (Zazí no metro, Edicións Laiovento,  Ames, 2009. Tradución e introdución : Henrique Harguindey Banet)

Mes réponses en ce qui concerne Zazie sont de ma seule responsabilité mais les réponses qui concernent la traduction des Exercices de Style sont au nom des deux traducteurs  car j’ai bien consulté mon ami Xosé Manuel Pazos.

-J'aimerais tout d'abord savoir comment vous définiriez cette œuvre hybride qu'est les Exercices de style.

Il faudrait pour commencer définir l’œuvre de Queneau dont les Exercices font partie et qui n’est pas un collage de choses disparates mais au contraire un exemple d’unité et de cohérence. Elle est surtout l’expression d’une curiosité intellectuelle illimitée et d’une attitude philosophique stoïque qui ne reste pas dans l’éloignement mais fait de l’humour une arme contre l’intolérance, contre la bêtise humaine et contre l’autosatisfaction stupide et naïve.

A travers le jeu, la caricature et la réflexion sur le langage, maniés avec ménagement, les Exercices de style  constituent une incitation à la richesse de notre expression en même temps qu’une mise en garde contre l’aplatissement et la vanité creuse.

-Pourquoi avez-vous choisi de traduire les Exercices de style ?

Traduire Queneau, surtout des livres comme les Exercices ou Zazie,est un vrai tour de force pour un traducteur  mais c’est aussi une grande source de plaisir pour lui. Et pour la langue à laquelle on les traduit c’est vraiment  un défi car elle doit prouver sa richesse et sa souplesse. Mais il n’y a pas que la satisfaction de l’ouvrage bien fait, il y a aussi la conscience d’avoir incorporé Queneau à la culture d’une autre langue, à des nouveaux lecteurs et -pourquoi pas ?- nouvelles lecteuses . Enfin, comme dit Gabriel dans Zazie : «Y a pas que la rigolade, y a aussi l’art »

-Ensuite, j'aimerais que vous me disiez quelles ont été, pour vous, les principales difficultés à traduire un livre de Raymond Queneau, et ce livre en particulier.

Pour pouvoir traduire les Exerciceset Zazie, j’ai dû attendre longtemps, devenir un traducteur assez expert, si toutefois on le devient jamais. Les difficultés en étaient grandes et il fallait l’expérience de l’artisan qui dans un long apprentissage a heurté de nombreuses difficultés et a cherche la manière de les résoudre.

Quant aux Exercices de style, les traducteurs au galicien n’ont pas eu de problèmes trop grands. Seulement essayer de rendre adéquatement la diversité de registres linguistiques et de niveaux d’élocution, de points de vue narratifs et d’approches, de genres et de jeux, de manipulations des mots et des phrases, etc. Dans certains cas, bien sûr, il a fallu transposer l’exercice quenien pour arriver à un effet stylistique semblable, c’est le cas des exercices Passé indéfini, Moi, je, Noms propres, Loucherbem  et Paysan

-Comment êtes-vous venu à bout des difficultés stylistiques ?

a) Vu qu’en galicien il existe un seul temps verbal pour le passé, neutralisant ainsi l’opposition grammaticale française entre passé indéfini et passé simple, on a gardé un seul des passés (l’indéfini qui est devenu « pretérito perfecto », son équivalent et formellement identique) tandis que l’autre est devenu « pluscuamperfecto », plus-que-parfait. L’effet stylistique pour un lecteur galicien s’est conservé.

b) L’excès répétitif du pronom sujet reforcé « Moi, je » dans l’exercice du même nom a été aisément  rendu par un autre pronom personnel (« che » objet indirect, celui qui en galicien est connu comme  « de solidarité »). Répété, évidemment.

c) Les noms de personne qui sont à la base de l’exercice « Noms propres » ont été remplacés en galicien par des toponymes, des noms géographiques, leur variété étant plus grande et permettant une plus grande richesse et plaisir du texte. Mais le nom de l’exercice n’a pas changé : « Nomes propios ».

d) Un cas a priori difficile est celui de la traduction de l’exercice « Loucherbem ». Il fallait trouver un autre argot professionnel suffisamment populaire. Nous avons choisi le « Barallete » argot des  rémouleurs, métier en train de disparaître à l’heure actuelle. Il faut dire que tandis que le loucherbem cache son message à travers la transformation formelle des mots du français courant qui se retrouvent modifiés, le barallete crée de nouveaux mots spécifiques, tout comme l’argot général français.

e) La langue galicienne garde une forte saveur rurale. Comme vos savez sûrement le galégo-portugais (ou galicien-portugais) a été au Moyen-Âge une seule langue mais avec la constitution du Portugal en tant que royaume indépendant elle a eu une fracture qui a laissé la partie  du Nord (la Galice) avec une langue qui a perdu sa reconnaissance et a subi de plus en plus l’influence de l’espagnol. Le galicien est resté une langue orale et peu à peu  a perdu du terrain dans les villes. La situation actuelle n’est pas très bonne même si notre langue a une théorique reconnaissance officielle.

Tout ça pour vous expliquer pourquoi un exercice de style construit sur une expression considérée paysanne  en français n’aurait pas le même effet stylistique en galicien car il ne caractériserait pas ce secteur de population. Pourtant la population galicienne du bord de la mer a des traits linguistiques propres (phonétiques, lexiques et même syntaxiques). Voilà pourquoi nous avons substitué l’exercice « Paysan » par un autre « Mariñeiro » (des marins-pêcheurs). Et nous pensons que le choix a été correct.

Nous considérons atteint  notre but de donner en galicien une traduction satisfaisante des Exercices de Style qui garde l’esprit et la lettre de son auteur, même si des allusions et des clés culturelles plus ou moins perceptibles pour un  lecteur français dans l’original de Queneau (l’allitération racinienne de ces serpents qui sifflent sur, la référence hugolienne dans l’heure où les lions vont boire, le clin d’œil au Camus de « L’Étranger », etc.) se perdent forcément, Mais des pertes sont toujours inévitables. L’important est de conserver l’essentiel sans altérer le produit. Victor Hugo disait à propos de la traduction :
« Traduire, c’est tranvaser une liqueur d’un vase à col large dans un vase à col étroit. Il s’en perd beaucoup. (On met de l’eau) ». Évidemment la métaphore est juste et il peut se produire une perte, mais la quantité qu’on perd dépend de l’habileté du transvaseur, Et il est bien rare que les traducteurs et les traductrices trichent.

-Plus généralement, quelle place Raymond Queneau a en Espagne, selon vous ?

Je pense qu’il est peu connu, rien que d’une minorité qui le connaît un peu, et cela généralement sous son aspect simplement « drôle ». En Galice, il est encore moins connu.

-Quelle place a littérature française en Espagne ?

En Espagne, la littérature française est assez connue, je parle évidemment d’une minorité d’auteurs français et d’une minorité de lecteurs espagnols. Il y a des pays de l’État Espagnol où la littérature et la culture françaises sont bien plus présentes, comme en Catalogne, mais par contre en Galice elle l’est  bien moins.

-Quelles sont, selon vous, les « tâches » d'un traducteur, pour reprendre le terme de Benjamin Walter ?

Je crois que le traducteur (ou la traductrice) doit toujours s’effacer devant l’auteur de l’ouvrage. Il faut qu’il soit bien son double et qu’on ne le voie pas. Le lecteur doit retrouver dans la langue cible le style, les sonorités et les évocations  originales. Bien sûr qu’il est impossible de le rendre entièrement mais c’est  cet idéal qu’il doit toujours vouloir atteindre. J’aime beaucoup les paroles de Milan Kundera à propos de l’excellente traduction de Rabelais en tchèque qu’il avait lu quand il était jeune :

« Le Rabelais qui m’a envouté quand j’avais à peu près dix-huit ans, c’est un Rabelais écrit dans un admirable tchèque moderne. Étant donné son vieux français, aujourd’hui difficilement compréhensible, Rabelais sera pour un Français toujours plus poussiéreux, plus archaïque et plus scolaire que pour quelqu’un qui le connaît à travers une bonne traduction. »

C’est un peu le rêve de tout traducteur !