Demain aura lieu la Journée de Commémoration et à cette occasion, je vous propose un article sur Moi, Tituba sorcière... noire de Salem, dont j'ai déjà parlé.

 

Article Moi Tituba sorcière… noire de Salem

« La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l'humanité. »[1]

En cette journée de commémoration de l’esclavage, radio vfo vous propose un article sur le roman de Maryse Condé intitulé Moi, Tituba sorcière…noire de Salem ». Tout d’abord, il convient de faire un bref rappel sur la journée de commémoration en elle-même. Le 10 mai 2001, une loi visant à reconnaître l’esclavage comme crime contre l’humanité est adoptée en France, sous l’impulsion de plusieurs personnalités politiques, dont Madame Christiane Taubira. Elle sera instaurée par le Président de la République de l’époque, Monsieur Jacques Chirac et sera un tournant dans l’histoire moderne. Plus qu’une reconnaissance, on peut presque parler de pardon au nom de la plupart des Métropolitains (Français de la métropole). Pourquoi parler de ce livre, me direz-vous ? En premier lieu, parce que j’ai eu l’occasion de le lire pour un cours, et qu’il m’a bouleversée, et en second lieu, parce que l’histoire est vraie et racontée du point de vue de l’héroïne. J’invite quiconque lit cet article à lire le livre, car je me suis posé plein de questions à la suite de ma première lecture. Aussi, je voulais le mettre en lumière, car il n’est que trop peu connu de notre côté de l’Atlantique, de même que son auteure, qu’il convient par conséquent de présenter.

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Maryse Condé : une vie rythmée par l’océan Atlantique

Née en 1937 à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, elle part étudier au lycée Fénelon, à Paris, puis part enseigner la littérature aux Etats-Unis, à l’Université Columbia. Elle a reçu de nombreux prix, dont le Grand prix littéraire de la Femme : prix Alain-Boucheron, pour Moi, Tituba sorcière…noire de Salem. Auteure de nombreux écrits historiques,elle se fait connaître grâce à Ségou et à la Traversée de la Mangrove. Elle compte parmi les principaux auteurs afro-caribéens. Notons aussi qu’elle a reçu de nombreuses distinctions nationales, comme Chevalier des Arts et des Lettres, en 2011.

Moi, Tituba sorcière…noire de Salem : un roman historique et bien plus

« Abena, ma mère, un marin anglais la viola sur le pont du Christ the King, un jour de 16** alors que le navire faisait voile vers la Barbade. C’est de cette agression que je suis née. De cet acte de haine et de mépris ». Le ton est donné dès la première phrase du roman, car il en sera ainsi du début à la fin. La vie de Tituba n’a été que souffrances.

Plus qu’un simple roman sur l’esclavage, il raconte l’histoire vraie de Tituba, esclave originaire de la Barbade, et fruit d’un viol entre sa mère, Abena, et un négrier. A son arrivée aux Etats-Unis, elle tombe amoureuse de John Indien, esclave de Susannah Endicott. Aussitôt, elle est placée sous le joug de celle-ci et se marie à son bien-aimé. Ce n’est que quelques temps plus tard que l’histoire commence réellement, alors qu’elle et John Indien sont vendus à Samuel Parris, un ministre déchu et tyran sans faille dans l’intimité. Ce dernier est puritain et impose à sa fille Betsey et à sa nièce Abigaïl, qui vit avec, une discipline de fer. Tituba a appris l’art d’être guérisseuse auprès de Man Yaya, qui l’a élevée après la mort de sa mère. Très vite, elle initie les fillettes à ces pratiques, qu’elle juge bonnes pour les gens qui l’entourent. En 1692, les fillettes invitent leurs copines à participer à ce qu’elles disent être des séances de spiritisme et le scandale des sorcières de Salem éclate.

Maryse Condé entend redonner des lettres de noblesse à ces femmes et ces hommes réduits en esclavage, et à travers cette esclave emmenée aux Etats-Unis, elle parle de la souffrance de son peuple. C’est aussi pour cela que j’ai voulu mettre en avant le roman dans cet article. Tituba n’est qu’un prétexte pour dénoncer toute forme d’oppression, comme on peut le voir lorsqu’elle est vendue à Nathaniel Cohen d’Azevedo, un Juif établit aux Etats-Unis et victime de l’incendie criminel de sa maison, qui causera la mort de ses neuf enfants. Plus qu’un simple livre sur l’esclavage, elle dénonce la tyrannie de certains Blancs sur ces populations.

L’esclavage est au premier plan, puisque c’est lui qui sera la cause des procès de Salem. En effet, si le Sud des Etats-Unis n’avait pas été esclavagiste, le scandale n’aurait pas pu éclater. Aussi, le lecteur plonge dans les pensées de Tituba, puisque l’histoire est racontée à la première personne du singulier. Cela nous permet de voir comment cette période de l’histoire des Etats-Unis, et aussi de la France, a été perçue. Le fait que Tituba garde un certain amour pour ses geôliers rend l’histoire plus humaine. Même si on ne voit que peu Tituba servir ses maîtres, Maryse Condé réussi à nous parler de l’esclavage par l’intermédiaire de la psychologie et offre un point de vue plus original sur le sujet. Tituba se sent emprisonnée mentalement, avant de se rendre compte matériellement de sa condition d’esclave. Les lieux d’emprisonnement (notamment la maison de Samuel Parris et la prison) étant récurrents et extrêmement importants, nous pouvons affirmer que l’esclavage est d’abord mental, avant d’être physique. Aussi, le thème de l’éloignement de sa terre natale est source d’emprisonnement, et on se rend vite compte que c’est davantage cela qui la fait souffrir, que le fait même d’être esclave.

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L’esclavage aux Etats-Unis

De 1619 à 1865, l’Amérique est un état esclavagiste. Ce n’est que grâce à la guerre de sécession que celui-ci prendra fin, partout dans le pays (1861-1865). Entre 1640 et 1680, le nombre d’esclaves explose. Il faudra attendre 1819 pour voir un premier pas vers l’abolition de l’esclavage, avec la reconnaissance de la traite des esclaves comme acte de piraterie. Un an plus tard, l’esclavage est aboli dans le Nord. A l’époque des procès de Salem, et bien que le village soit dans le Nord du pays, l’esclavage faisait encore rage.

N’oublions pas le rôle joué par les Français dans la traite négrière aux Etats-Unis, présents surtout en Louisiane. La communauté française est alors divisée, entre les pro et les anti esclavage. Non contents d’en faire de même aux Antilles, ils voulaient réduire en esclavage également les Noirs Américains. Un homme arrive à la tête du pays et accélère le processus d’abolition de l’esclavage : Abraham Lincoln.

Vers la fin de l’esclavage aux Etats-Unis.

Lors d’élections, Abraham Lincoln demande à ce que l’esclavage ne gagne plus de terrain. Bien qu’il ait été battu, ses idées séduisent de nombreux électeurs indécis du Nord. C’est en partie grâce à cette position qu’il est élu Président des Etats-Unis en 1860, ce qui entraînera l’abolition pure et simple de l’esclavage. Toutefois, il élèvera contre lui nombre de personnes, pour qui l’esclavage est une bonne chose. En 1861, les Etats du Sud se réunissent pour créer les Etats confédérés d’Amérique. Malgré cette forte fronde, il parvient à conserver l’union de son pays.  

L’attaque de Fort Sumter par les sudistes en 1861 pousse les nordistes dans leurs derniers retranchements : la Guerre de sécession éclate ! en 1863, il signe la Proclamation d’Emancipation et condamne par la même l’esclavage. Deux ans plus tard, les Américains lui donneront raison.

Portrait de Samuel Parris:

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L’Amérique puritaine

Durant la première moitié du XVIIème siècle, l’Amérique connaît deux vagues d’émigration puritaine : la première concerne les Pères Pèlerins, dont l’émigration sur le Mayflower fut en partie financée par des marchands de Londres. La deuxième vague d’émigration se fait environ dix ans plus tard, dans les années 1630. Ceux-ci apportèrent les capitaux et étaient plus extrémistes que les Pères Pèlerins et se considéraient comme le peuple élu de Dieu. Ce sont précisément d’eux dont il est question dans le roman. Ils étaient régis par les prières, qui étaient leurs seules distractions. Aussi, on voit bien par la présence de la femme de Samuel Parris, elle-même recluse telle une pestiférée et qui tombera gravement malade, que la femme n’apporte que le mal autour d’elle. Les soi-disant sorcières de Salem n’étaient qu’un prétexte pour envoyer des femmes en prison et au bûcher et se venger du mal qu’elles sont supposé faire.

C’est dans ce contexte que ces femmes arrivent sur les côtes américaines et seront, tout naturellement aux yeux des esclavagistes, accusées de sorcellerie. L’arrivée de Samuel Parris et ses prédications fondées sur l’Apocalypse de Saint Jean terrorisent la population locale. De plus, pour les puritains, le Diable est partout et pour l’incarner, qui de mieux que des esclaves noires ? Qui plus est, des femmes ! Ils les considéraient comme des pestiférées, bien qu’ils les soumettaient à merci pour leurs travaux quotidiens.

Des femmes sources d’angoisses profondes

D’après Joëlle Mirabaud[2], les causes qui poussent à accuser des femmes de sorcellerie sont nombreuses : elles jouent à l’époque un rôle très important pour la veillée des malades, pendant les accouchements, notamment. Aussi, ce sont elles qui prennent soin des bébés, prépare les remèdes pour soigner les maladies. Toutes ces sciences restent mystérieuses aux yeux des hommes et sont, par conséquent, source de fantasmes. Aussi, on pensait qu’elles transmettaient leurs pouvoirs, par le simple fait d’accoucher. Pour toutes ces raisons, et bien d ‘autres encore, la femme est associée à Satan. Tituba le dit elle-même dans le roman, et en vient même à vouloir utiliser ses pouvoirs contre ceux qui l’accusent à tort, mais ne le fait pas, peut-être par angoisse.

Dans l’Amérique très puritaine de l’époque, cela était vu comme un mal, et la femme était dès lors une cause profonde d’angoisses. C’est aussi à cette époque-là que l’image de la femme se dégrade. Ainsi, celles-ci sont victimes de l’imaginaire collectif, plus ancien, qui veut que les sorcières soient toutes vieilles, édentées, volant sur un balai, bossue, méchante, au nez crochu et adeptes de meurtres rituels, en clair, l’image que nous avons encore de la sorcière. Les femmes sont fortement associées au mal, et c’est pour cela qu’elles sont punies, tout au long de l’histoire.

Le bilan des procès est extrêmement lourd, puisque plusieurs dizaines de personnes ont été torturées, et d’autres pendues. Un homme, Gilles Corey, est également suspecté et condamné à mort. En 1700, le juge Samuel Sewall reconnaîtra sa faute, ainsi que celle des autres membres du jury, mais bien trop tard.

En France, il faudra attendre 1848 et Victor Schœlcher, pour voir les premières abolitions. Le procès des sorcières de Salem connaît une renommée, notamment grâce à certaines œuvres qui s’en sont inspirées.